La faune marine et la biodiversité du littoral Mauritanien
Auteur : Oméga Conseils | Jeudi 07/08/2025
Résumé
Le littoral mauritanien constitue un écosystème marin et côtier unique de la façade atlantique africaine. Il joue un rôle écologique fondamental pour plusieurs espèces menacées telles que les tortues marines, les requins et les oiseaux limicoles. Cet article s’appuie sur des données de terrain, des programmes du PRCM et les conventions internationales pour analyser les dynamiques interspécifiques et les efforts de conservation.
- Introduction
Le Parc National du Banc d’Arguin (PNBA) joue un rôle central dans la protection de la biodiversité marine et côtière en Mauritanie. Créé en 1976 et classé site Ramsar et Patrimoine mondial de l’UNESCO, il couvre environ 12 000 km² de zones marines, vasières, îlots, herbiers marins et dunes désertiques. Le PNBA constitue un sanctuaire pour des milliers de tortues marines, une importante population de requins et plus de deux millions d’oiseaux migrateurs chaque année. Il est aussi un laboratoire vivant pour la recherche scientifique et un modèle de cogestion avec les communautés Imraguen.
Les zones côtières et marines de Mauritanie abritent plus de 2 millions d’oiseaux migrateurs, des espèces emblématiques de tortues marines et au moins 30 espèces de requins. Ces espèces partagent des habitats critiques comme les herbiers marins, les vasières, les récifs et la ZEE. Le PRCM, via ses 3 programmes thématiques (Espèces, Écosystèmes et Sociétés du Littoral ; Résilience des Communautés et Écosystèmes ; et Pêche Durable) et ses 13 projets opérationnels répartis dans plusieurs pays côtiers, structure les interventions de conservation en Afrique de l’Ouest. Ces programmes sont conçus pour assurer une approche intégrée de la protection de la biodiversité, en associant connaissances scientifiques, mécanismes de gouvernance régionale et implication des communautés locales.
Parmi les actions concrètes figurent la coordination du suivi des tortues marines à l’échelle régionale (Mémorandum IOSEA), le projet régional sur les requins et raies, et l’appui aux observatoires d’oiseaux migrateurs. Ces initiatives, dont certaines sont illustrées dans l’affiche analysée, offrent des cadres d’action transférables à la Mauritanie pour renforcer la cohérence entre politiques nationales et stratégies écosystémiques transfrontalières.
- Concepts écologiques clés
- Les vasières
Les vasières sont des zones de dépôt de vase situées entre marée haute et marée basse. Elles constituent un habitat nourricier pour les oiseaux limicoles et un lieu de frayère pour les poissons. Le PNBA abrite certaines des plus vastes vasières d’Afrique de l’Ouest.
- Les récifs
En Mauritanie, il s’agit principalement de récifs rocheux sous-marins. Ces structures abritent de nombreuses espèces marines et contribuent à la réduction de l’érosion côtière. Le projet WACA Reef 2 vise à protéger ces habitats.
- La Zone Économique Exclusive (ZEE)
Délimitée jusqu’à 200 milles nautiques de la côte, la ZEE permet à la Mauritanie d’exploiter ses ressources marines. Elle couvre 234 000 km² et est au cœur des enjeux de pêche durable, notamment pour les espèces migratrices comme les requins.
- Espèces clés et statuts de conservation
Les espèces présentées ci-dessous représentent les composantes les plus emblématiques et écologiquement importantes du littoral mauritanien. Leur présence et leur statut de conservation témoignent de la richesse biologique de la zone et des menaces croissantes qui pèsent sur ces habitats. Le tableau suivant synthétise leur classification selon l’UICN et leur habitat de prédilection :
Espèce | Nom scientifique | Statut UICN | Habitat principal |
Tortue verte | Chelonia mydas | En danger | Herbiers marins |
Tortue luth | Dermochelys coriacea | Vulnérable | Hautes mers |
Requin marteau | Sphyrna lewini | En danger | ZEE côtière |
Requin mako | Isurus oxyrinchus | En danger | Pélagique |
Bécasseau cocorli | Calidris ferruginea | Quasi menacé | Vasières migratrices |
Spatule blanche | Platalea leucorodia | Préoccupation mineure | Zones humides côtières |
Ces espèces remplissent des fonctions écologiques variées : les tortues vertes entretiennent les herbiers marins par broutage, les requins jouent un rôle de super-prédateurs en régulation des chaînes trophiques, et les oiseaux migrateurs contribuent à la dispersion des graines et au contrôle des invertébrés. Leur statut UICN souligne l’urgence de renforcer les mesures de conservation, notamment face aux pressions halieutiques, à la pollution et au changement climatique.
- Interactions écologiques
4.1 Pressions émergentes liées à l’exploitation pétrolière et gazière
Depuis 2022, la mise en exploitation du champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), à la frontière mauritano-sénégalaise, et les projets exploratoires pétroliers offshore suscitent des préoccupations écologiques croissantes. Ces activités, bien que porteuses de retombées économiques, présentent plusieurs risques pour la faune marine :
- Pollution acoustique : les forages et navires sismiques génèrent des ondes qui perturbent la communication et l’orientation des cétacés, requins et tortues.
- Pollution chimique : fuites accidentelles d’hydrocarbures ou rejets d’eaux usées peuvent affecter les herbiers, les récifs et les zones de ponte ou d’alimentation.
- Perturbation physique : les infrastructures offshore peuvent fragmenter les routes migratoires, en particulier pour les espèces pélagiques comme Isurus oxyrinchus ou Dermochelys coriacea.
Les zones de développement énergétique doivent impérativement intégrer des évaluations d’impact environnemental rigoureuses, des systèmes d’alerte précoce et un mécanisme de compensation écologique si nécessaire.
Les interactions entre tortues marines, requins et oiseaux migrateurs dans les écosystèmes mauritaniens sont à la fois complexes et interdépendantes. Elles se manifestent à plusieurs niveaux :
- Trophique : Les requins jouent un rôle de régulation en maintenant l’équilibre des populations de poissons et autres proies marines. Ce contrôle affecte directement la disponibilité de ressources alimentaires pour les tortues herbivores (ex. : Chelonia mydas) et les oiseaux piscivores (ex. : pélicans, sternes).
- Habitat partagé : Ces espèces utilisent des habitats interconnectés : les tortues vertes s’alimentent dans les herbiers marins du PNBA, les oiseaux migrateurs exploitent les vasières et zones humides côtières, tandis que les requins évoluent dans la ZEE et les zones pélagiques. La préservation de ces habitats multiples est cruciale pour leur survie mutuelle.
- Vulnérabilité commune : Toutes ces espèces subissent les conséquences des activités humaines. Les captures accidentelles dans les filets de pêche, la pollution plastique, l’élévation du niveau de la mer, la dégradation des habitats et les impacts du changement climatique affectent simultanément leur dynamique de population et leur répartition spatio-temporelle.
- Programmes régionaux et projets phares
- Programme Espèces, Écosystèmes et Sociétés du Littoral
- Projet Requins & Raies : suivi régional, gestion durable, sensibilisation.
- Survie des tortues marines : protection coordonnée à l’échelle ouest-africaine.
- Programme Résilience des communautés et écosystèmes
- Projet WACA Reef 2 (Banque mondiale) : adaptation aux changements climatiques, intégration écosystémique.
- Programme de la pêche durable
- Projet Gouvernance en Guinée et au Sénégal : transparence, cogestion, lutte contre les captures illégales.
- Cadre légal et engagement international
Le cadre juridique international ratifié par la Mauritanie illustre un engagement multilatéral fort en faveur de la conservation des espèces marines et côtières migratrices. Les conventions et accords ci-dessous définissent les obligations de protection, de gestion durable et de coopération régionale et internationale :
Convention | Portée | Espèces concernées |
CMS (Bonn) + MOU IOSEA | Espèces migratrices transfrontalières | Tortues, requins |
CITES | Commerce international interdit des espèces menacées | Tortues, requins |
RAMSAR | Protection et gestion des zones humides d’importance mondiale | Oiseaux, tortues |
AEWA | Préservation des voies migratoires africaines-eurasiennes | Oiseaux limicoles |
Convention de Barcelone | Préservation du milieu marin et côtier ouest-africain | Requins, oiseaux |
CDB | Utilisation durable de la biodiversité et des ressources génétiques | Toutes espèces |
Ces instruments imposent à la Mauritanie la mise en œuvre de stratégies intégrées, le suivi scientifique, la coopération sous-régionale (ex. : à travers la CSRP), et la lutte contre le commerce illicite des espèces protégées. Le respect de ces engagements est essentiel pour assurer la survie des espèces et l’intégrité écologique du littoral.
- Recommandations scientifiques
- Élaborer un Plan national intégré des espèces migratrices : Mobiliser les ministères concernés (Environnement, Pêche, Défense) pour rédiger une stratégie coordonnée. Intégrer les contributions des ONG, du PNBA, de l’IMROP et des communautés locales. Organiser des ateliers intersectoriels et établir une plateforme de suivi en ligne.
- Étendre le suivi par télémétrie satellite (tortues, requins) : Identifier les sites de marquage prioritaires (ex. : herbiers du PNBA, zones de pêche artisanale). Collaborer avec des instituts spécialisés (ex. : Wildlife Conservation Society, IMROP) pour former les chercheurs locaux et développer des protocoles communs.
- Créer un observatoire régional interconnecté avec le PRCM et les institutions partenaires : Fonder une base de données partagée sur les migrations, captures accidentelles et habitats critiques. Intégrer des outils SIG (systèmes d’information géographique) et des tableaux de bord de veille écologique. Mettre en réseau les centres de recherche de la CSRP et du PRCM.
- Renforcer la gestion participative des zones sensibles impliquant les communautés de pêcheurs : Cette recommandation répond à une double nécessité : protéger la biodiversité et améliorer les moyens de subsistance des communautés côtières. Les populations locales, notamment les pêcheurs artisanaux, sont directement affectées par la raréfaction des ressources halieutiques, les restrictions d’accès aux zones protégées et la compétition avec la pêche industrielle.
Mettre en œuvre cette recommandation implique de :
- Organiser des comités de cogestion dans les villages côtiers (ex. : Imraguen, Ndiago, Tanit), composés de représentants des pêcheurs, des autorités locales, du PNBA et d’organisations de la société civile.
- Former les pêcheurs à l’identification des espèces menacées et aux gestes de libération sécurisée, en collaboration avec des biologistes marins et ONG spécialisées.
- Mettre en place des mécanismes de surveillance communautaire à l’aide de technologies simples (GPS, journaux de bord) et de protocoles participatifs pour le signalement des captures accidentelles.
- Introduire des incitations à la conservation comme des fonds de compensation pour les pertes économiques liées à la conservation, des aides à la diversification économique (écotourisme, transformation locale des produits de la mer) ou des primes pour bonnes pratiques.
Ces actions renforcent l’adhésion des communautés aux objectifs écologiques, tout en les responsabilisant et en améliorant leur résilience socio-économique.
- Valoriser les services écosystémiques rendus par ces espèces via l’écotourisme contrôlé : Cette approche permet à la fois de sensibiliser le public à l’importance de la biodiversité marine et de générer des revenus alternatifs durables pour les communautés locales.
Pour la mettre en œuvre efficacement :
- Promouvoir des circuits écotouristiques éducatifs dans les aires protégées (ex. : PNBA, Diawling), en mettant en avant l’observation guidée de tortues marines, d’oiseaux migrateurs et, lorsque possible, de requins.
- Former des guides locaux issus des communautés riveraines, notamment les jeunes et les anciens pêcheurs, en partenariat avec les écoles de conservation et ONG (ex. : BirdLife, WWF). Ces formations doivent inclure des modules sur l’éthique de l’observation, la sécurité des visiteurs, et l’interprétation environnementale.
- Instaurer une charte de durabilité pour les opérateurs touristiques, en s’inspirant de modèles réussis comme ceux du Costa Rica (observation des tortues à Tortuguero) ou du Mozambique (plongée avec requins-baleines à Tofo). Cette charte inclura des engagements sur le respect des distances, la limitation des groupes, la rétribution équitable des guides, et la protection stricte des habitats visités.
- Créer un label national “Écotourisme biodiversité Mauritanie”, permettant de valoriser les prestations responsables et de garantir aux visiteurs une expérience authentique et éthique.
- Mettre en place un mécanisme de retour économique vers les communautés locales, par exemple via un fonds communautaire alimenté par une partie des revenus des visites. Ce fonds soutiendra des projets communautaires de conservation ou d’éducation environnementale.
Cette stratégie contribue à renforcer le lien entre conservation et développement local, en faisant des communautés les premières bénéficiaires et gardiennes des écosystèmes.
- Conclusion
Les tortues marines, les requins et les oiseaux côtiers incarnent plus qu’un patrimoine naturel exceptionnel : ils illustrent l’interdépendance entre la conservation des écosystèmes et le bien-être des populations humaines qui en dépendent. La préservation de ces espèces ne peut être dissociée des enjeux de sécurité alimentaire, de résilience climatique et de développement local durable.
Pour la Mauritanie, les défis à relever sont multiples : encadrer l’expansion des activités extractives, renforcer la gouvernance environnementale, et garantir la participation active des communautés côtières. Mais ces défis sont également porteurs d’opportunités concrètes, à condition de capitaliser sur les instruments internationaux ratifiés, les initiatives régionales (telles que le PRCM) et les savoirs traditionnels locaux.
Un engagement fort du gouvernement mauritanien est crucial pour mettre en œuvre les recommandations formulées, avec un leadership clair et une coordination interinstitutionnelle efficace. De même, l’implication pleine et entière des populations locales — notamment les pêcheurs, les femmes, et les jeunes — doit être au cœur des politiques de conservation.
Ainsi, la Mauritanie peut affirmer son rôle de pionnier en Afrique de l’Ouest en matière de gestion intégrée et participative des écosystèmes marins, contribuant à un modèle régional de résilience écologique, sociale et économique.

